ça va quelque part ?

Exposition à l’abat-jour du 14 mars au 27 avril 2019.

Vernissage et lancement du premier numéro de 52HZ le 14 mars 2019.

Photographies :
Melania Avanzato, Arnaud Brihay, Zacharie Gaudrillot-Roy, Maud Mesnier.

Textes :
Melania Avanzato, Isabelle Bonat-Luciani, Arnaud Brihay, Zacharie Gaudrillot-Roy, Jindra Kratochvil, Maud Mesnier, Arnaud Zohou.

© Zacharie Gaudrillot-Roy

Murs et façades

Aux halos de lumières

Dessinent la nuit

De leurs artifices illusoires

En ces rues immobiles

Les ombres se façonnent

Et donnent à ces faussaires

Des allures de géants

Ils nous parlent en ces mots

Latents d’ironies

Que seul ton regard

Rencontre en chemin

Où es-tu

Toi qui marches

Où es-tu

Toi qui vois

Quand les yeux des immeubles

Qui du bleu des lumières

Résistent aux torpeurs

Arnaud Brihay

© Zacharie Gaudrillot-Roy
© Maud Mesnier

Depuis combien de temps était-il là ? Elles ne le savaient pas. Il faut dire qu’elles étaient passées par là un peu par hasard, sans penser s’arrêter ne serait-ce qu’un instant, elles le croyaient encore dans la salle de cours, elles pensaient s’en être débarrassées pour aujourd’hui, et bien non, il était bel et bien là-bas, et il gesticulait dans tous les sens, faisait le pitre sous une lumière aveuglante. Elles ne comprenaient rien à ce qu’il faisait, peut-être était-il là depuis hier soir, ça n’aurait pas été étonnant finalement, peut-être même qu’il avait toujours été là mais que personne ne s’en était rendu compte, après tout on ne le croise que de temps en temps, ici ou là-bas peu importe, il reste toujours fidèle. Souvenez-vous l’an dernier, il faisait déjà le guignol au milieu de la cour de récré, alors qu’elles étaient enfermées à réviser leurs exercices de physique. Quel imposteur celui-là, il a toujours été comme ça, à nous narguer tous autant qu’on est, et puis on l’a toujours un peu jalousé, et elles ne démordaient pas à cette règle, elles ne pouvaient pas s’empêcher d’y penser, pas tout le temps bien évidemment, juste de temps à autres, et c’était parfois insupportable. Pourtant sans lui on n’aurait pas pu faire grand chose, on n’aurait sûrement pas eu envie de sortir jusqu’à des heures interminables, peut-être même que sans lui elles auraient moins apprécié les leçons de physique interminables, et elles auraient encore moins apprécié de se délecter au soleil, de temps en temps, après les cours. Oui c’est évident, sans lui elles ne se seraient jamais arrêtées pour se délecter de son jeu insouciant et moqueur, sans lui nous ne serions pas grand chose, sans patience, sans impatience, sans attente.

Zacharie Gaudrillot-Roy

L’adresse définitive te sera communiquée le jour même. Tu viendras en voiture, seul, personne d’autre ne sera au courant. Pas même Sylvie ou Micheline ou Jean-Bernard ou ton poisson rouge. Tu sonneras au nom indiqué dans le message. Tu attendras devant la porte sans te retourner. Aussi longtemps que nécessaire. Quelqu’un viendra ouvrir, probablement une blonde un peu austère d’environ cinquante ans. Tu te présenteras comme Jocelyn, un collègue de Stéphane. Tu diras que tu es attendu sans donner plus de détails. Que c’est Stéphane qui t’a demandé de venir. Tu éviteras de donner l’impression d’hésiter ou d’être nerveux. Pas de blagounettes non plus, évidemment. Pas de sourire à la con, pas de séduction, pas de blabla. Tu seras grave et formel. Vous rentrerez dans un couloir sombre avec des tableaux anciens partout sur les murs. Ne les regarde surtout pas. Ni les tableaux, ni rien qui pourrait attirer ton attention. Vous prendrez un escalier pour monter à l’étage puis elle te fera entrer dans un bureau. Elle te montrera un fauteuil en te disant de t’asseoir là jusqu’à ce que quelqu’un vienne te chercher. Assieds-toi sans rien dire. Elle fermera la porte et te laissera seul. Il y aura des choses super bizarres partout autour, des trucs chelous, glaçants. Mais tu regarderas droit devant toi sans bouger d’un millimètre. Comme si ça ne te concernait pas, comme si tout ça n’avait jamais existé.

Jindra Kratochvil

© Zacharie Gaudrillot-Roy

Je me suis assoupi un instant. J’ai senti ma tête tomber. Cette chute éclair brutale qui nous rejette sans ménagement dans la conscience du monde, et les yeux s’ouvrent, par réflexe ou mécaniquement, comme ces poupées aux yeux de verre qu’on relève pour recommencer à jouer… hagards, un court instant… où ? Comment ? Le train, l’hôtel, le bar, le rendez-vous. Merde. Mon téléphone HS. Combien de temps j’ai dormi ? Des glaçons dans mon verre… ça va. Je me redresse un peu, fais un rapide tour d’horizon et elle apparait, immobile à la fin de mon traveling, en fondu progressif, quasi dans le noir. Est-ce que c’est elle ? Je distingue mal les contours de son visage. Il faut que je me lève, que j’aille lui parler, mais mon corps se fait soudainement très lourd, il semble imprégner le fauteuil… je n’arrive plus à bouger, mon souffle s’éternise sur une longue aspiration… que se passe-t-il ? Je cherche un regard mais personne, le bar déserté, le couloir et la cabine téléphonique, vides. Il faut que je crie, que quelqu’un me voit, j’essaie de transformer le souffle qui traverse ma gorge depuis le fond de mes poumons en un son, un grognement, n’importe quoi que je puisse tenter d’articuler mais rien, plus rien ne fonctionne. Je fais rouler mes yeux de côté et elle est toujours là, sa main se crispe sur le velours de sa robe en un bruit de craie sur un tableau d’ardoise, j’étouffe, je ne tiendrai plus longtemps, la porte, le bar, le fauteuil, la robe, la craie, ma tête précipite dans le vide, j’ouvre les yeux
…combien de temps j’ai dormi ?

Melania Avanzato

Arnaud Brihay
© Melania Avanzato

« Il arrive que les fragiles alliés de l’éternel donnent à la terre sa forme définitive. Etrange
économie des outre-mondes où se proclament les lois qui régissent les plis de nos vies ;
intentions qui, en action dans ce monde, subissent les épreuves du temps et les sanctions
des matières dans lesquelles elles s’incarnent. Pas la peine de tergiverser dans cet univers
de cendres, où le volatile emporte le solide. L’outil le plus étrange de cette mécanique quasicéleste,
tant son infaillibilité rend l’enfant presque effrayant, est une série de lumières avides,
tellement sauvages qu’elles ont l’apparence de la prière, et sa consistance. Une prière si
noire qu’elle absorbe dès sa surface le regard fasciné qui la contemple, et le perd dans un
jeu d’abîmes et de reflets. Bien sûr la colère gronde et ronge. Elle est saine et bienvenue.
Elle crie famine. Elle crie justice. Elle ne crie pas très fort. L’humidité ici est totale, s’éponge
sur elle-même. Ceci nous revient : pourquoi devenir ce que nous avons toujours été, un
réseau de fils tendus à travers une vaste plaine ? Tout paysage est modelé par la trace de
nos rêves »

Arnaud Zohou

© Arnaud Brihay

Allongé sur son lit, les yeux fermés, il se met à penser. Il croit que la moquette est rouge, d’un rouge vif défiant toute lucidité, mais il ne s’en souvient pas vraiment, il pourrait tout autant penser que le lino est gris, et que la saleté s’est accumulée avec le temps, au fil des passages de sa femme, de ses parents, de ses enfants. En fait, à ce moment précis, il ne voit plus vraiment, il tente juste de remettre les choses en ordre, il pense savoir mais il se perd dans ses souvenirs, incertains, presque irréels, il pense voir mais il sait qu’il ne fait que croire. Alors il ne pense plus, et il ouvre les yeux. Hier à la même heure il était avec elle, une discussion passée sur un matelas trop dur, une vague nausée remontant dans sa gorge nouée. Avant hier ou même le jour d’avant, il faisait la vaisselle pendant qu’eux regardaient la télé, il entendait le son des flingues résonner dans la boîte, derrière les murs de la cuisine, et aujourd’hui, il les voit batifoler derrière une fenêtre, cette fenêtre juste à côté, peut-être, ou bien une autre, dans une autre pièce, dans un autre appartement. Et toujours alongé sur son lit, les yeux fermés pour ne pas être ébloui par la lumière du lustre au dessus de sa tête, il observe la moquette d’un rouge brûlant, à moins qu’il n’y ait que du lino, du lino gris, sale et morose, alors il attend.

Et puis dans un élan de courage inattendu il se décide enfin à lever son corps ankylosé, et il voit cette chose posée sur la moquette, le lino, le parquet, et il la sent, cette chose qu’il ne peut distinguer que par sa volonté. Prenant son courage à deux mains, il s’étire puis s’assied sur le bord du lit, ça y est, il n’y a plus qu’a se pencher légèrement et il atteint l’objet, une forme peu avouable, ici juste à ses pieds, posée sur le sol miteux. Mais atteint d’une fatigue insurmontable, il collapse et s’écroule sur le lit, et derrière le mur il y a une femme qui crie, il y a des enfants qui regardent la télé, et des parents qui se disputent pour un rien, le son des flingues résonnent dans une boite. Il se remet à penser qu’il ne se souvient pas, il se remet à croire que l’objet n’est pas là, mais ça il ne peut pas l’savoir, alors il regarde le plafond et puis il ferme les yeux, et il le voit, mieux que s’il s’était levé, il voit même les contours de ses pensées, de ses croyances, une forme d’apparence incertaine, inavouable, un pâle souvenir sur une moquette rouge.

Zacharie Gaudrillot-Roy

© Arnaud Brihay

Parfois la nuit je marche.

Et j’aime marcher dans mes rêves.

Je ne sais jamais où je vais

comme si ça ne comptait pas.

Ça ne compte pas là où je marche dans mes rêves.

Je vais,

et je marche à toi.

Et tu es la ville.

Toute entière.

Parfois, lorsque je marche dans la nuit

et qu’il fait trop nuit, mon rêve de toi se dérobe

comme si les mots pour le rêve

n’avaient pas assez de chair

comme s’ils n’étaient plus capables d’épaisseur.

Ils se bousculent sans faire de bruit

et ce rêve de toi

devient alors totalement inutile

et sa narratrice tout aussi vaine.

Au réveil, il ne reste encore moins que rien.

Il ne reste que ce qu’il reste du monde.

Un monde qui s’en va

Et c’est le nez en l’air depuis le 5è étage de notre immeuble

que je m’obstine à marcher encore

accrochée à quelques nuages pour rêver je-ne-sais-quoi.

Isabelle Bonat-Luciani

© Zacharie Gaudrillot-Roy

Qui a eu cette idée stupide? Lena tenait à peine debout, la soirée avait été longue, on avait fait pas mal de mélanges, liquides, gazeux, solides. On était tous assez bons en chimie pour savoir que ça tournerait mal. Et ce truc indescriptible que Fatt avait ramené de son dernier voyage… je crois qu’on avait tous plus ou moins consciemment décidé de se rendre malade. C’est une soirée hommage, c’est ce que Green aurait voulu, un truc joyeux et des copains bourrés, il devait bien se marrer de la haut… ou peut-être pas. Au fond on rendait peut être juste hommage à ce qu’on avait été ensemble, en groupe, en meute… on en fait une belle de meute maintenant, une bande de cabots gominés et gueulards infichus de se servir d’un GPS. Dans le film où le mec se reboute, tu sais, dans ses vies légèrement modifiées à chaque fois, il arrive, petit à petit, à éviter le pire. Et on a commencé cette trop longue veillée comme ça, se perdant en conjonctures, si on avait fait ça ou ça à tel ou tel moment… au bout d’une heure la mort absurde de Green était de notre responsabilité à tous, ça nous a fait bien marrer, tout le monde avait voulu tuer Green au moins une fois. Tout le monde sauf Lena. Enfin, on a pris la voiture et on a roulé à tombeau ouvert jusqu’à la première église ; Arto connaissait un peu le bled, mais de nuit ce bout de campagne paumé ressemblait à tous les trous oubliés du monde, une route tremblante surexposée sous les phares et une immense étendue de vide. On s’est perdus, on a fait demi-tour, on a tenté de retrouver la vieille ferme et on est tombés sur l’église, j’ai failli gerber en sortant, Seth conduisait comme s’il tentait d’éviter les bananes à Mario kart (et c’est peut –être bien ce qu’il faisait vraiment) Après ce lamentable road trip, Franck avait d’autres plans, il voulait pisser dans le bénitier. Évidemment on avait passé l’âge pour ces conneries mais j’ai rien dit, le bénitier était bien trop haut, ça lui ruissèlerait fatalement sur les pieds par rebond et je voulais surtout pas louper la scène de rage qui s’en suivrait. On parle beaucoup trop fort, c’est certain, et comme toujours, c’est Lena qui surveille la porte.

Melania Avanzato