© Zacharie Gaudrillot-Roy

Murs et façades

Aux halos de lumières

Dessinent la nuit

De leurs artifices illusoires

En ces rues immobiles

Les ombres se façonnent

Et donnent à ces faussaires

Des allures de géants

Ils nous parlent en ces mots

Latents d’ironies

Que seul ton regard

Rencontre en chemin

Où es-tu

Toi qui marches

Où es-tu

Toi qui vois

Quand les yeux des immeubles

Qui du bleu des lumières

Résistent aux torpeurs

Arnaud Brihay

© Zacharie Gaudrillot-Roy

Je me suis assoupi un instant. J’ai senti ma tête tomber. Cette chute éclair brutale qui nous rejette sans ménagement dans la conscience du monde, et les yeux s’ouvrent, par réflexe ou mécaniquement, comme ces poupées aux yeux de verre qu’on relève pour recommencer à jouer… hagards, un court instant… où ? Comment ? Le train, l’hôtel, le bar, le rendez-vous. Merde. Mon téléphone HS. Combien de temps j’ai dormi ? Des glaçons dans mon verre… ça va. Je me redresse un peu, fais un rapide tour d’horizon et elle apparait, immobile à la fin de mon traveling, en fondu progressif, quasi dans le noir. Est-ce que c’est elle ? Je distingue mal les contours de son visage. Il faut que je me lève, que j’aille lui parler, mais mon corps se fait soudainement très lourd, il semble imprégner le fauteuil… je n’arrive plus à bouger, mon souffle s’éternise sur une longue aspiration… que se passe-t-il ? Je cherche un regard mais personne, le bar déserté, le couloir et la cabine téléphonique, vides. Il faut que je crie, que quelqu’un me voit, j’essaie de transformer le souffle qui traverse ma gorge depuis le fond de mes poumons en un son, un grognement, n’importe quoi que je puisse tenter d’articuler mais rien, plus rien ne fonctionne. Je fais rouler mes yeux de côté et elle est toujours là, sa main se crispe sur le velours de sa robe en un bruit de craie sur un tableau d’ardoise, j’étouffe, je ne tiendrai plus longtemps, la porte, le bar, le fauteuil, la robe, la craie, ma tête précipite dans le vide, j’ouvre les yeux
…combien de temps j’ai dormi ?

Melania Avanzato

Arnaud Brihay
© Arnaud Brihay

Allongé sur son lit, les yeux fermés, il se met à penser. Il croit que la moquette est rouge, d’un rouge vif défiant toute lucidité, mais il ne s’en souvient pas vraiment, il pourrait tout autant penser que le lino est gris, et que la saleté s’est accumulée avec le temps, au fil des passages de sa femme, de ses parents, de ses enfants. En fait, à ce moment précis, il ne voit plus vraiment, il tente juste de remettre les choses en ordre, il pense savoir mais il se perd dans ses souvenirs, incertains, presque irréels, il pense voir mais il sait qu’il ne fait que croire. Alors il ne pense plus, et il ouvre les yeux. Hier à la même heure il était avec elle, une discussion passée sur un matelas trop dur, une vague nausée remontant dans sa gorge nouée. Avant hier ou même le jour d’avant, il faisait la vaisselle pendant qu’eux regardaient la télé, il entendait le son des flingues résonner dans la boîte, derrière les murs de la cuisine, et aujourd’hui, il les voit batifoler derrière une fenêtre, cette fenêtre juste à côté, peut-être, ou bien une autre, dans une autre pièce, dans un autre appartement. Et toujours alongé sur son lit, les yeux fermés pour ne pas être ébloui par la lumière du lustre au dessus de sa tête, il observe la moquette d’un rouge brûlant, à moins qu’il n’y ait que du lino, du lino gris, sale et morose, alors il attend.

Et puis dans un élan de courage inattendu il se décide enfin à lever son corps ankylosé, et il voit cette chose posée sur la moquette, le lino, le parquet, et il la sent, cette chose qu’il ne peut distinguer que par sa volonté. Prenant son courage à deux mains, il s’étire puis s’assied sur le bord du lit, ça y est, il n’y a plus qu’a se pencher légèrement et il atteint l’objet, une forme peu avouable, ici juste à ses pieds, posée sur le sol miteux. Mais atteint d’une fatigue insurmontable, il collapse et s’écroule sur le lit, et derrière le mur il y a une femme qui crie, il y a des enfants qui regardent la télé, et des parents qui se disputent pour un rien, le son des flingues résonnent dans une boite. Il se remet à penser qu’il ne se souvient pas, il se remet à croire que l’objet n’est pas là, mais ça il ne peut pas l’savoir, alors il regarde le plafond et puis il ferme les yeux, et il le voit, mieux que s’il s’était levé, il voit même les contours de ses pensées, de ses croyances, une forme d’apparence incertaine, inavouable, un pâle souvenir sur une moquette rouge.

Zacharie Gaudrillot-Roy

© Arnaud Brihay

Parfois la nuit je marche.

Et j’aime marcher dans mes rêves.

Je ne sais jamais où je vais

comme si ça ne comptait pas.

Ça ne compte pas là où je marche dans mes rêves.

Je vais,

et je marche à toi.

Et tu es la ville.

Toute entière.

Parfois, lorsque je marche dans la nuit

et qu’il fait trop nuit, mon rêve de toi se dérobe

comme si les mots pour le rêve

n’avaient pas assez de chair

comme s’ils n’étaient plus capables d’épaisseur.

Ils se bousculent sans faire de bruit

et ce rêve de toi

devient alors totalement inutile

et sa narratrice tout aussi vaine.

Au réveil, il ne reste encore moins que rien.

Il ne reste que ce qu’il reste du monde.

Un monde qui s’en va

Et c’est le nez en l’air depuis le 5è étage de notre immeuble

que je m’obstine à marcher encore

accrochée à quelques nuages pour rêver je-ne-sais-quoi.

Isabelle Bonat-Luciani

© Arnaud Brihay

Ce message vous est destiné personnellement. J’ai l’immense plaisir de vous adresser le message suivant. Ou plutôt : le message qui suit, le message ci-dessous que voici. Que j’ai écrit pour vous. Moi. Faire plus simple : c’est à vous, et à vous seule que je m’adresse. Et plutôt l’honneur que l’immense plaisir. A vous madame, rien qu’à vous, en ce jour de jeudi matin, alors que je viens de prendre une douche. Mais t’es con. Aucun rapport. Chère madame. Chère mademoiselle. Mademoiselle tout court. Je suis con, mais, néanmoins, je me permets de vous adresser le message que voici ci-dessous. Le message suivant, donc, est d’une extrême importance. Lundi prochain, cela fera très exactement cinq mois et trois semaine que nous fréquentons le même cours de danse. Et il me semble ne point être entièrement dans l’erreur à affirmer la chose suivante : à savoir qu’il y a deux semaines, à la sortie du cours le lundi 11 octobre, vers 20h32, la personne que vous êtes m’a adressé un regard plein d’ambiguïtés et de charmes. Auquel je ne fus relativement pas insensible bien qu’il ne soit pas dans mes habitudes de céder trop rapidement. Insensible tout court plutôt sans rien. Ok. L’affaire, chère mademoiselle, mademoiselle, est la suivante : il se trouve que mon oncle possède un ranch. Je ne m’étalerai pas sur les détails complexes et futiles, mais il se trouve que mon cousin n’a pas son permis, et que, par un jeu complexe de conséquences, je ne serai plus en capacité de venir au cours du lundi. Je me suis donc inscrit au cours du jeudi, comme je le précise dans ce message que je vous adresse. Car je ne souhaite pas que vous puissiez imaginer que, de quelque manière que ce soit, vous êtes la raison de ce changement de cours et par conséquent de mon absence le lundi prochain. Très bien cordialement, Victor F.

Jindra Kratochvil

© Arnaud Brihay

Bon, c’est bien joli tout ça mais il n’y a personne ici, pas plus qu’hier d’ailleurs. Alors bon, qu’est ce que je pourrais faire en attendant ? Et puis en attendant quoi d’ailleurs ? Toute cette histoire me paraît bien compromise, on m’avait dit qu’il y avait juste à rester assis là, à surveiller les murs, on m’avait dit qu’il pouvait y avoir des passants, des gens sujets à de futures interactions avec le type assis sur la chaise – à savoir moi –, mais bon, il n’y a rien pour l’instant. Rien ni personne. C’est marrant, j’ai beau regarder les murs je ne les vois pas vraiment, et je m’en fous, je m’en fous de leur hauteur, de leur longueur, de leur revêtement, de leur couleur, de la marque de peinture appliquée sur leur soi-disant surface, je m’en tape complètement, d’ailleurs je parle de peinture mais peut-être qu’il n’y en a pas, peut-être qu’il ne s’agit que de lambris lustré à la cire, ou de la tapisserie, ou du crépis, ou quoi d’autre encore… peut-être tout ça à la fois, il suffit de l’imaginer non ? Et puis quoi ? Ce qu’il y a dessus ? Tout est lisse, inhabité… mais il y a aussi des tableaux de maîtres, des croûtes monumentales, des horloges, des lustres muraux, des fausses cheminées, des plans d’évacuation, des extincteurs, des moulures dans les angles, des plinthes au sol, des interrupteurs, des clous ici et là, des trous possiblement nés après quelques plantages de clous manqués, mais on ne les voit pas ces trous là, ils sont trop petits, un peu comme le reste que je viens d’énumérer, on ne le voit pas non plus, ce reste. Bref, c’est vide comme je vous le disais, il n’y a rien, personne, et les murs n’existent pas, la preuve, je peux voir les gens dehors alors que je suis dedans, je les vois en train de crier, de siffler, de chantonner, je vois le bruit incessant des talons sur la chaussée, et le rire de cette dame, là, et ce bébé qui pleure devant elle, et ce scooter qui fait trop de bruit, beaucoup trop tape-à-l’œil à mon goût, ici une bagnole qui s’énerve, des klaxons incessants, là des trottinettes chevauchées par des Don Quichotte, des badauds, des chalands… tiens, voilà un bus, dedans encore des gens, encore des dames, bien habillées, des enfants avec des cartables sur le dos, des lascars au fond brûlant leurs mégots de joints sur les sièges en plastoc, ça beugle, ça rigole, ça pleurniche, ça sent la transpi et le déo bon marché, putain, et toutes ces couleurs, toute cette foule qui pourrait s’arrêter là et passer la porte invisible au fond à droite, qui pourrait longer le couloir, là bas, ouvrir les portes battantes de sécurité, taper du pied sur le sol stratifié, rire et crier jusqu’à ce que ça résonne sur tous les murs, ces murs là, ceux qui ne semblent pas être, je les verrai, enfin ! ils auront l’air vrai ! et je n’aurai plus envie de voir ce tumulte, couleurs criardes qui me briseraient les tympans, à moins d’y être inclus comme n’importe qui, peut-être… Tiens, ça me donne envie de décoller mon cul de cette chaise, juste au cas où ils arriveraient, ça me permettrait de m’immiscer dans la foule comme si de rien n’était, et d’observer cette chaise posée contre le mur, sur laquelle il n’y aurait rien. Rien ni personne.

Zacharie Gaudrillot-Roy

J’ai des images en tête qui surgissent comme des éclairs, et elles s’échappent de la même manière, ne laissant qu’une trace sur une surface diaphane derrière mes paupières fermées. Contours grossiers, formes absurdes, dessins furtifs, sensibles, plongés dans un rouge brûlant, et s’effaçant peu à peu comme des polaroids de mauvaise qualité.

Zacharie Gaudrillot-Roy

© Arnaud Brihay