Je me suis assoupi un instant. J’ai senti ma tête tomber. Cette chute éclair brutale qui nous rejette sans ménagement dans la conscience du monde, et les yeux s’ouvrent, par réflexe ou mécaniquement, comme ces poupées aux yeux de verre qu’on relève pour recommencer à jouer… hagards, un court instant… où ? Comment ? Le train, l’hôtel, le bar, le rendez-vous. Merde. Mon téléphone HS. Combien de temps j’ai dormi ? Des glaçons dans mon verre… ça va. Je me redresse un peu, fais un rapide tour d’horizon et elle apparait, immobile à la fin de mon traveling, en fondu progressif, quasi dans le noir. Est-ce que c’est elle ? Je distingue mal les contours de son visage. Il faut que je me lève, que j’aille lui parler, mais mon corps se fait soudainement très lourd, il semble imprégner le fauteuil… je n’arrive plus à bouger, mon souffle s’éternise sur une longue aspiration… que se passe-t-il ? Je cherche un regard mais personne, le bar déserté, le couloir et la cabine téléphonique, vides. Il faut que je crie, que quelqu’un me voit, j’essaie de transformer le souffle qui traverse ma gorge depuis le fond de mes poumons en un son, un grognement, n’importe quoi que je puisse tenter d’articuler mais rien, plus rien ne fonctionne. Je fais rouler mes yeux de côté et elle est toujours là, sa main se crispe sur le velours de sa robe en un bruit de craie sur un tableau d’ardoise, j’étouffe, je ne tiendrai plus longtemps, la porte, le bar, le fauteuil, la robe, la craie, ma tête précipite dans le vide, j’ouvre les yeux
…combien de temps j’ai dormi ?

Melania Avanzato

Arnaud Brihay
© Melania Avanzato

« Il arrive que les fragiles alliés de l’éternel donnent à la terre sa forme définitive. Etrange
économie des outre-mondes où se proclament les lois qui régissent les plis de nos vies ;
intentions qui, en action dans ce monde, subissent les épreuves du temps et les sanctions
des matières dans lesquelles elles s’incarnent. Pas la peine de tergiverser dans cet univers
de cendres, où le volatile emporte le solide. L’outil le plus étrange de cette mécanique quasicéleste,
tant son infaillibilité rend l’enfant presque effrayant, est une série de lumières avides,
tellement sauvages qu’elles ont l’apparence de la prière, et sa consistance. Une prière si
noire qu’elle absorbe dès sa surface le regard fasciné qui la contemple, et le perd dans un
jeu d’abîmes et de reflets. Bien sûr la colère gronde et ronge. Elle est saine et bienvenue.
Elle crie famine. Elle crie justice. Elle ne crie pas très fort. L’humidité ici est totale, s’éponge
sur elle-même. Ceci nous revient : pourquoi devenir ce que nous avons toujours été, un
réseau de fils tendus à travers une vaste plaine ? Tout paysage est modelé par la trace de
nos rêves »

Arnaud Zohou

© Zacharie Gaudrillot-Roy

Qui a eu cette idée stupide? Lena tenait à peine debout, la soirée avait été longue, on avait fait pas mal de mélanges, liquides, gazeux, solides. On était tous assez bons en chimie pour savoir que ça tournerait mal. Et ce truc indescriptible que Fatt avait ramené de son dernier voyage… je crois qu’on avait tous plus ou moins consciemment décidé de se rendre malade. C’est une soirée hommage, c’est ce que Green aurait voulu, un truc joyeux et des copains bourrés, il devait bien se marrer de la haut… ou peut-être pas. Au fond on rendait peut être juste hommage à ce qu’on avait été ensemble, en groupe, en meute… on en fait une belle de meute maintenant, une bande de cabots gominés et gueulards infichus de se servir d’un GPS. Dans le film où le mec se reboute, tu sais, dans ses vies légèrement modifiées à chaque fois, il arrive, petit à petit, à éviter le pire. Et on a commencé cette trop longue veillée comme ça, se perdant en conjonctures, si on avait fait ça ou ça à tel ou tel moment… au bout d’une heure la mort absurde de Green était de notre responsabilité à tous, ça nous a fait bien marrer, tout le monde avait voulu tuer Green au moins une fois. Tout le monde sauf Lena. Enfin, on a pris la voiture et on a roulé à tombeau ouvert jusqu’à la première église ; Arto connaissait un peu le bled, mais de nuit ce bout de campagne paumé ressemblait à tous les trous oubliés du monde, une route tremblante surexposée sous les phares et une immense étendue de vide. On s’est perdus, on a fait demi-tour, on a tenté de retrouver la vieille ferme et on est tombés sur l’église, j’ai failli gerber en sortant, Seth conduisait comme s’il tentait d’éviter les bananes à Mario kart (et c’est peut –être bien ce qu’il faisait vraiment) Après ce lamentable road trip, Franck avait d’autres plans, il voulait pisser dans le bénitier. Évidemment on avait passé l’âge pour ces conneries mais j’ai rien dit, le bénitier était bien trop haut, ça lui ruissèlerait fatalement sur les pieds par rebond et je voulais surtout pas louper la scène de rage qui s’en suivrait. On parle beaucoup trop fort, c’est certain, et comme toujours, c’est Lena qui surveille la porte.

Melania Avanzato

La chute de l’empire romain

© Melania Avanzato

Il y a des voix au fond de la rue, des gens qui s’observent cachés derrière des murs et derrière la pierre, de partout, il y a ceux qui parlent, ceux qui se crient dessus, ceux qui rient plus fort que les autres, et tous ceux qui font trop de bruit, ils braillent sans qu’on ne puisse les voir. Sophia est cachée dans un couloir, un couloir sombre, elle avance à petits pas sans qu’elle se fasse entendre, aucun bruit de vêtement frottant contre sa peau, aucun bruit de talons martelant les pavés, rien que le souffle léger de sa respiration, mais ça, on ne l’entend pas, ça ne se voit même pas. Si seulement ils pouvaient l’entendre, mais en a-t-elle envie ? En serait-elle capable ? Elle avance toujours, à petits pas légers, elle entend les voix au fond de la rue, elle voit un type adossé contre un mur, un type qui ne fait que brailler, et un autre sur une chaise, sur le pas de la porte, il chante une mélodie sortie d’un générique, elle voit l’écran scintiller dans la petite pièce, au fond de la rue, derrière le rideau de la porte, un chat ronronnant sur les genoux de la vieille, et une mélodie sortie d’un générique, et une salle de cinéma, et puis des sifflements au fond d’un long couloir, une foule en délire avançant dans la rue, se bousculant pour mieux voir le bruit des pas légers martelant les pavés, il y a aussi un chien, un chien errant dans les parcelles de rues, dans ces petites rues remplies d’anonymes, elle voit les gens qui braillent et ceux qui rêvent sans bruit, et les petits enfants jouant au ballon, anonymes eux aussi, jouant au ballon contre les façades décrépies, et le ballon qui résonne dans sa tête, et Sophia qui grelotte au fond du couloir, tandis qu’une foule s’immisce dans les ruelles sombres, le soleil frappant sur les pavés encore froids, et le mouvement des bras des jambes et des bouches, le bruit haletant des respirations profondes, Sophia ne l’entend pas, elle voit juste ces gens dans la foule, une foule éparse qui se bouscule malgré la place, et tous ces gens qui cherchent à mieux voir, qui cherchent une place dans le noir, pour entendre, ils s’avancent, et puis Sophia, Sophia Loren, couchée sur un lit, écoutant les autres brailler, dans la foule elle se prélasse, elle pense aux autres qui se perdent dans la masse, et elle se met à brailler, et le soleil brille dans le fond de sa rétine, et une mélodie sortie d’un générique, dans le noir, toujours, cette lumière au fond du couloir, ce petit couloir sombre ou ses pas ne résonnent pas, dans le fond de cette ruelle, sous les feux de la rampe, on ne l’entend pas, et les vêtements frottant contre sa peau, et le bruit de sa respiration, et elle se remémore les gens qui parlent, ceux qui se crient dessus, ceux qui rigolent plus fort que les autres, et tous ceux qui font trop de bruit, tous ceux qui rient sans qu’on ne puisse les voir, mais elle, Sophia, elle est dans le couloir, et on ne l’entend pas.

Zacharie Gaudrillot-Roy

Il y a comme du flou dans l’air, une fine pellicule d’on ne sait quoi, ça ne sent rien, ça ne se respire pas, ça ne s’ingurgite pas non plus. Une douleur dans les pieds qui remonte dans les amygdales à force de taper du talon sur des pavés déstructurés, une douleur qui disparaît dans l’ambiance impénétrable d’un début d’après-midi quelconque. Et les jambes qui flageolent, esprit flottant dans un corps débile, démarche ridicule, faible corps dans un décors impalpable, on voit les gens, on voit les murs, et le sol et le ciel, et cette lumière qui persiste, des rayons qui tapent sur tout et sur rien, on voit trop, beaucoup trop de choses, on voit ces monstres qui bougent dans le flou de l’air faisant des pas incohérents, mouvements lourds, pleins de beauté, esprits intouchables et corps débiles, on les voit mais on ne sent rien.

Zacharie Gaudrillot-Roy

© Melania Avanzato